A l’Originel le 9 avril 2009 à 19h

Gurdjieff, élaborateur de l’ennéagramme

Lecture de La Lutte des Magiciens, par Patrick Négrier

dimanche 5 avril 2009

Le texte de la Lutte des magiciens ne présente pas seulement un intérêt historique puisqu’il témoigne de la première forme de l’enseignement de G. contemporaine de l’élaboration de l’ennéagramme ; il montre déjà le talent de G. qui dès le début combina son art littéraire de narrateur à un véritable art philosophique, les finales des actes un et cinq de ce texte livrant un premier état de la sagesse qui était celle de G. en 1914. Leçons éternelles de psychologie, d’éthique, et de métaphysique que les lecteurs d’aujourd’hui auront profit à pénétrer en vue d’assimiler leur réelle et salutaire élévation.

Patrick Négrier

Présentation complète de La Lutte des magiciens

Le scénario de ce ballet, qui date d’environ 1914, est le premier écrit connu de G.I. Gurdjieff (1866-1949). Cet écrit de jeunesse fut une première fois évoqué en 1915 dans « Lueurs de vérité » où il est dit « dédié à Mlle Geltzer » 1. S’agissait-il de Yekaterina Vasilyevna Geltzer (1876-1962), première ballerine du ballet Bolshoï ? C’est fort possible car la Lutte des magiciens était une pièce de théâtre-ballet, et G. dédia peut-être ce scénario à cette ballerine célèbre dans l’espoir qu’elle l’aiderait à monter cette pièce-ballet sur scène, ce qui n’arriva cependant pas. Ce fut ensuite P.D. Ouspensky qui évoqua la Lutte des magiciens plusieurs fois dans Fragments d’un enseignement inconnu, compte-rendu des entretiens que lui-même eut avec G. de 1915 à 1920. Mais il faudra attendre 1957 pour que ce scénario soit imprimé (et encore à un très petit nombre d’exemplaires) en anglais en Afrique du sud à Cape Town. Et c’est seulement en 2008 qu’une maison d’édition britannique, Book studio, vient de republier ce premier écrit de G. (en anglais) en même temps d’ailleurs qu’elle a édité la transcription (elle aussi en anglais) des réunions de G. rue des Colonels Renard de 1941 à 1946 : Transcripts of Gurdjieff’s Meetings 1941-1946.

Tout d’abord un mot sur le titre original anglais de ce texte qui mentionne le mot magicians. Certes ce scénario décrit bien la lutte entre un magicien blanc et un magicien noir telle que les occultistes européens de la fin du XIXème siècle pouvaient se la représenter. Mais ce bric à brac de pacotille ne doit pas nous dissimuler le fait que l’un des deux principaux personnages masculins de ce scénario, Gafar, est un parsi, c’est à dire un homme confessant la religion mazdéenne de Zoroastre qui était la religion des anciens mages de Perse. Et c’est peut-être pour cette raison que certains traducteurs francophones ont traduit par l’expression « La Lutte des mages » le titre anglais qui ne mentionnait pas le mot magi (« mages ») mais bien le mot magicians : « magiciens ». Quoi qu’il en soit et en dépit de son titre ambivalent, ce scénario ne nous décrit pas le monde profane des illusionnistes et des prestidigitateurs des temps modernes, mais le monde spirituel du moyen-orient traditionnel où l’un des personnages principaux est un parsi relevant de la religion des anciens mages.

Ce scénario, composé pour être une pièce de théâtre entrecoupée de cinq ballets et d’un concert, comprend cinq actes. C’est avec l’ennéagramme une des premières expressions de l’enseignement de G. On y retrouve d’ailleurs plusieurs éléments que G. reprendra ensuite dans ses livres ultérieurs comme l’ennéagramme (mais aussi d’autres diagrammes symboliques comme l’heptagramme, le pentagramme, et l’hexagramme), la référence au principe d’Hermès Trismégiste 2, les sept cosmos du rayon de création, les sept couleurs de l’arc-en-ciel ordonnées selon la séquence du prisme solaire, les références à la science (télescope, microscope, instruments de chimie), la magie blanche utilisée à des fins médicales, l’hypnose, et la prière face au soleil levant, autant d’éléments qu’on retrouvera dans les Récits de Belzébuth ; mais aussi l’insistance sur le pluralisme ethnique 3, ainsi qu’une première esquisse des composantes essentielles de la quatrième voie que G. systématisera plus tard et qui comprennent les danses sacrées, les ablutions, la restauration, les musiques sacrées, et enfin les textes sacrés dont la Lutte des magiciens fournit deux exemples : les versets récités par un derviche, et les dits de sagesse prononcés par le magicien blanc (ces deux discours exprimant dans ce scénario le message principal de G.).

La Lutte des magiciens se présente à nous comme un conte dans le goût des Mille et une nuits, c’est à dire comme un récit où le merveilleux est en réalité du symbolique au service de l’éthique. C’est ainsi que quatre personnages de ce conte portent des noms allégoriques (fait significatif, les deux magiciens blanc et noir sont anonymes) qui permettent de cerner leur type : Gafar signifie « courant » (au sens de « suivre le courant ») ; Rossoula signifie « petite rose » ; Zeinab signifie « fragrance » ; et enfin Haila signifie « halo autour de la lune ». Aucune complaisance anecdotique donc dans les phénomènes surnaturels, dans l’imaginaire propre au genre narratif du conte, ou dans un vain exotisme portant au rêve, mais au contraire un usage du surnaturel, de la fiction, et de l’orient dans le contexte d’une connaissance rationnelle basée entre autres choses sur la science employée à des fins de guérison psycho-morale.

Nombre de détails matériels dénotent déjà l’intérêt de G. pour la symbolique et pour les pratiques des traditions religieuses, comme si en écrivant ce scénario, G. avait cherché non seulement à enseigner quelque chose, mais encore à matérialiser pour son plaisir, au moins sur le papier, un monde spirituel dans lequel il aspirait à vivre mais que les circonstances de son époque ou sa propre relation à l’histoire de son temps (la relation conflictuelle d’un restaurateur intelligent de la tradition dans un monde moderne qui répudiait parfois violemment cette tradition faute de la comprendre) ne lui permettaient pas encore de concrétiser : la voie des maîtres telle qu’il la concevait lui-même, c’est à dire une voie des maîtres fondée tant sur la quatrième voie et sur la connaissance de soi que sur les connaissances scientifiques acquises au XIXème siècle. En effet dans ce scénario G. décrit les rapports entre un maître et des élèves tels qu’ils furent toujours pratiqués dans la voie des maîtres, voie parallèle à la voie des rites dans la majeure partie des traditions spirituelles. Ce texte de 1914 nous apparaît ainsi comme une préfiguration discrète, une ébauche, et comme un plan de ce que G. réalisera concrètement en 1922 en fondant en France l’Institut pour le Développement Harmonique de l’Homme au prieuré des Basses loges à Avon.

L’action de ce scénario se situe dans un moyen-orient typique mêlant les tableaux de la vie quotidienne en ses moments essentiels à un décor religieux de type éclectique puisqu’il inclut des références à l’islam notamment soufi, au christianisme, à l’hindouisme, au bouddhisme, et au zoroastrisme. Les principaux personnages de ce ballet théâtral sont au nombre de quatre : d’un côté Gafar, un homme encore profane qui tombe maladroitement amoureux de Zeinab, une femme membre de l’école d’un magicien blanc, et d’un autre côté ce même magicien blanc qui devra lutter activement pour délivrer ladite Zeinab du sortilège que le magicien noir a jeté sur cette dernière pour la livrer à la passion coupable de Gafar. La pointe de l’action semble résider dans le contraste entre d’une part les comportements subis par des individus que G. appelait mécaniques, et d’autre part les efforts nécessaires à un groupe spirituel pour libérer ces individus de ces actes subis, ce combat entre passions aliénantes et efforts de libération se déroulant dans le champ des cinq centres du corps humain que sont les centres moteur, sexuel, instinctif de conservation, émotionnel, et intellectuel, avec en arrière-plan la connaissance de soi présentée en même temps comme moyen de connaître « tout et même Dieu ».

Le texte de la Lutte des magiciens ne présente pas seulement un intérêt historique puisqu’il témoigne de la première forme de l’enseignement de G. contemporaine de l’élaboration de l’ennéagramme ; il montre déjà le talent de G. qui dès le début combina son art littéraire de narrateur à un véritable art philosophique, les finales des actes un et cinq de ce texte livrant un premier état de la sagesse qui était celle de G. en 1914. Leçons éternelles de psychologie, d’éthique, et de métaphysique que les lecteurs d’aujourd’hui auront profit à pénétrer en vue d’assimiler leur réelle et salutaire élévation.

Patrick Négrier

NOTES

1. G.I. GURDJIEFF, Gurdjieff parle à ses élèves, Monaco, Rocher 1985, rééd. 1990, p. 16-18.

2. « Ce qui est au-dessus est semblable à ce qui est en-dessous ».

3. Qui nous rappelle le rôle de déclencheur que joua en 1894 le massacre d’arméniens par des turcs sur la vocation spirituelle de G. lorsque celui-ci, qui était arménien par sa mère et échappa à ce massacre, créa par réaction en 1895 le groupe des « Chercheurs de vérité ».


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