Autour de Gurdjieff

Gurdjieff : Maître Spirituel de Patrick Négrier

Critique par Paul Beekman Taylor

lundi 27 septembre 2010

Publié à L’Originel Charles Antoni, 153 pp, 20 euros.

Pour les lecteurs anglophones, les références aux textes français du travail de Gurdjieff posent des problèmes mineurs, d’abord quant aux numéros des pages qui ne correspondent généralement pas aux éditions standards en anglais, et deuxièmement à cause du fait que les traductions en français de certains mots et phrases anglais que Gurdjieff aimait employer peuvent être trompeuses. Par exemple l’adjectif français êtrique « qui appartient à l’être » doit probablement être confondu avec étrique « frugal » parce que le premier n’apparaît pas dans les dictionnaires français-anglais standard.

De toutes façons à quelques exceptions près, la discussion de Négrier est claire et ses références sont justes. Son thème dominant est que les écrits de Gurdjieff se rapportent en particulier aux questions de la prolongation de la vie et de la vie post-mortem. Par exemple, il signale que dans Rencontres le thème eschatologique est implicite dans les discussions sur la mort corporelle et sur les possibilités d’une vie corporelle post-mortem. De la même manière dans La Vie n’est réelle, la succession d’évènements comme les blessures reçues par Gurdjieff lors d’un coup de canon, son accident presque fatal de 1924, et les décès de sa mère en 1925 et de sa femme en 1926, reflète les trois notions que Gurdjieff se faisait de la mort comme phénomène accidentel, inévitable, ou causé par des forces maléfiques, cependant que le thème primordial de la Vie, essai non achevé semblait-il, est l’acceptation de la mort d’autrui en vue de se placer soi-même devant la mort. Négrier saisit la signification alors de l’article de journal de P. Mann au sujet de la prolongation de la vie à la fin du travail. Le besoin de travailler sur le développement d’une âme avant le décès est un thème qui court tout au long du chapitre final des Récits de Belzébuth.

Les grandes lignes de ces idées du premier chapitre sont développées dans les chapitres suivants. Le chapitre III interprète la narration de Gilgamesh par le père de Gurdjieff comme une allégorie de l’intervention salutaire, analogue aux missions salvifiques du Christ, de Noé et de Moïse, que Gurdjieff accomplit lui-même durant la première guerre mondiale. Le chapitre III relève des sources ésotériques de Gurdjieff dans l’Orient, dans le platonisme, le judaïsme et le christianisme. Comme preuve, Négrier dresse l’inventaire de l’usage gurdjiévien des mythes traditionnels, des symboles et des maximes, et son repérage de quelques-uns d’entre eux dans les diagrammes tracés sur le sol fournit une suggestion stimulante qui pourrait expliquer l’admiration de Gurdjieff pour les peintures des grottes de Lascaux. Le chapitre IV est une introduction soigneuse aux Récits de Belzébuth, dans lesquels Négrier voit un effet de l’influence des décès de sa mère en 1925 et de son épouse en 1926. Négrier propose avec circonspection les éléments autobiographiques du livre et suggère de manière étonnante que, par-dessus tout, la relation d’enseignement de Belzébuth à Hassein reflète l’enseignement réel de Gurdjieff, de son vivant, à son fils naturel Nikolaï. La citation par Négrier des sources constitue en histoire culturelle un apport considérable à notre appréciation de l’usage du passé par Gurdjieff.

Le chapitre V sur la « loi de trois » ne commente pas seulement les forces positive, négative et neutralisante, mais associe les trois facteurs nutritifs de l’être supérieur à la perspective de son décès imminent. Le chapitre VI expose les matériaux biographiques qui influencèrent la pensée de Gurdjieff, comme les toasts aux idiots, les ramifications mnémoniques de la « loi de sept », et la « saturation », par Gurdjieff, de ses disciples et de ses lecteurs, en mots, en nourriture, et en boisson. Le chapitre VII discute des aspects sexuels de l’organe Kundabuffer comme les deux fonctions de la sexualité humaine : la reproduction et le revêtement de l’Etre. Les trois « indications utiles pour le travail » au chapitre VIII font référence à l’usage du temps en parallèle aux vues classiques sur le temps. Le tétragramme YHVH prononcé par Moïse sur le Sinaï signifie « Il était, il est, il sera ». En conséquence, saint Augustin remarqua que la vie de l’homme se divise en passé, présent et futur, alors que Dieu est hors du temps. Gurdjieff, rappelle Négrier, dit que le présent est un temps destiné à réparer le passé et à préparer le futur, ce qui fait écho au mot de Thomas d’Aquin selon lequel la durée de la vie humaine doit être consacrée à l’obtention de la grâce.

Le chapitre IX relie les idées littéraires de Gurdjieff à sa pratique de l’enseignement. Il interprète le rite des toasts chez Gurdjieff comme un reflet du banquet sacramentel final du Christ. On pourrait ajouter que la quête du saint Graal fournit un autre analogon de cela. Oeuvrent en accord avec le banquet la musique, les lectures, les danses sacrées et les exercices du stop, activités reliées dans le chapitre X à l’idée de « quatrième voie ». Le chapitre XI discute du travail des cercles ésotériques pour perfectionner l’être en coordonnant les centres physique, émotionnel et intellectuel. Au début de son travail Négrier a utilisé le terme « spirituel » pour désigner ce qu’il nomme à présent « émotionnel ». Les centres émotionnel et intellectuel supérieurs, remarque t-il, ont un rapport avec la maçonnerie et l’Egypte antique. C’est un fait que les archives soviétiques de l’ère stalinienne rattachent Gurdjieff à une loge maçonnique de Saint-Pétersbourg avant la première guerre mondiale.

Le chapitre XII scrute l’affirmation, par Gurdjieff, de l’existence d’un secret initiatique, et démontre que le principal problème de notre existence est la prolongation de la vie. C’est que, comme l’explique Gurdjieff dans le dernier chapitre des Récits, l’homme fait face à trois scénarios possibles de décès : l’un accidentel et prématuré, un autre provoqué par un ennemi, et le troisième est celui du décès inévitable qu’il rencontra lui-même lors de son accident de 1924.

Le chapitre XIII se rapporte au problème de la transmission des idées spirituelles à travers des disciples et des groupes. Gurdjieff, comme son père avant lui, était un exemple d’enseignant oral donnant des coups de corne, et excluant les élèves comme les disciples d’Orage qui altéraient le travail conçu comme méthodes.

Le dernier chapitre propose une appréciation de Gurdjieff et de son travail, et trouve non-pertinentes sa réputation publique et les contradictions apparentes entre son comportement et les principes de son travail. L’annexe et l’épilogue récapitulent soigneusement les divers aspects philosophiques, religieux et psychologiques du travail de Gurdjieff. On regrette que les références de Négrier à Carlos Castaneda et à la tradition toltèque ne fournissent pas les explications suffisantes à ceux qui n’en sont pas familiers. Négrier apporte à son écrit sur Gurdjieff sa formation en philosophie et en art. Ses citations des sources scripturaires et philosophiques, plus nombreuses que celles que j’ai vues ailleurs, révèlent chez Gurdjieff quelqu’un qui connaissait bien la Bible et les tendances philosophiques majeures depuis Platon jusqu’à son époque, et quelqu’un qui savait comment se les approprier pour son propos particulier. La prose de Négrier est directe et claire, et ses arguments sont soutenus par des preuves et par des réflexions personnelles. Sa thèse dominante, selon laquelle Gurdjieff se préoccupa largement de la prolongation de la vie avant et après le décès, est un apport bienvenu aux études sur Gurdjieff.


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