Musée du Quai Branly

La Corse et le mazzérisme

A l’occasion de l’exposition "Les maîtres du désordre"

mercredi 11 avril 2012

Dans les temps anciens, l’homme vivait en parfait équilibre avec les lois qui régissent la Nature et était apte à percevoir les correspondances les plus secrètes du Cosmos. Cet état de chose (ou d’être), comme nous le verrons plus loin en ce qui concerne la Corse, s’est perpétué jusqu’à nous en de rares endroits de la planète. Mais l’homme moderne, s’étant coupé de sa véritable source qu’est l’Intangible, ne se fiant plus qu’à cette entité qu’il nomme “Ego”, s’est amputé de ses facultés innées de voir et de sentir.

Durant des siècles, l’Ego, remarquable “effet” de l’Evolution, vécut en excellente harmonie avec les lois de la Nature. Mais, parvenu, au cours de son ascension, à la maîtrise du “raisonnement”, il fut amené lors de la moindre défaillance de sa mécanique à substituer à des faits concrets des relations imaginaires, les confortant par des argumentations altérées. Ceci représente l’une des multiples causes de divorce entre les lois de la Natureet les lois que cet Ego-Usurpateur commença d’élaborer à sa propre convenance. Jusqu’à quand se prolongera ce défi ouvert entre cette entité et les lois directrices de ce qui est naturel ?

Notre espèce s’est transformée en espèce prédatrice. Mais alors que l’animal possède une sorte de“système de sécurité interne” qui toujours l’empêchera d’aller trop loin dans le sens de la destructivité, il n’existe chez l’homme plus rien de tel. Une civilisation animale, pleinement concevable, ne courrait pas le risque d’une destruction.

Le spectacle du monde actuel, sans être aussi “sombre” que d’aucuns le présentent, laisse malgré tout présumer que si, au sein de notre espèce, quelque chose ne se transforme pas, elle s’expose à disparaître de la scène planétaire bien plus tôt que prévu.

L’ensemble des liens qui, dans les temps anciens, reliait l’homme à la Nature et l’unissait au monde animal, culmina et se cristallisa en Corse dans l’institution du Mazzérisme, ou Chamanisme Corse. Cette science archaïque, dont on est tenté de faire remonter l’origine aux temps les plus éloignés de la préhistoire, s’est prolongée jusqu’à nos jours dans certaines contrées de l’île. Dans les luttes incessantes qui marquèrent l’histoire du peuple Corse, le Mazzérisme permit à maintes reprises d’ouvrir la voie à une résistance, en s’opposant à la Religionde l’oppresseur et de ses intercesseurs, en particulier sous l’occupation génoise.

Le Mazzeru est le médiateur privilégié entre le Monde Tangible et le Monde Intangible, entre le monde des humains et le monde de l’au-delà. Détenteur de “pouvoirs”, le Mazzeru est avant tout un mage et un voyant. Chasseur nocturne et accompagnateur d’âmes, il guide les défunts dans les régions souterraines et conduit les âmes dans le royaume de l’au-delà. Le Mazzeru assume également la charge de libérer les vivants du poids des âmes des morts.

Le Corse a de tout temps été fasciné par l’Intangible. C’est dans les régions montagneuses et difficiles d’accès
- les Corses ayant toujours éprouvé vis-à-vis de la mer une certaine méfiance, due sans doute aux innombrables invasions que cette terre a endurées tout au long de son histoire - qu’ont été préservées et que se sont perpétuées les anciennes croyances qui lui ont permis de ne pas se déconnecter entièrement d’avec l’Intangible.

Le Corse continue d’user de rites anciens dont les prêtres sont exclus, telle cette étrange et énigmatique procession en spirale appelée la“Granitula”.

C’est sans doute à cause de son insularité que la Corse a pu éviter en partie la désacralisation qui frappe de plus en plus le “continent” et maintenir un certain équilibre entre son “monde intérieur” et son “monde extérieur.

La préhistoire de la Corse reste, certes, encore insondable ; mais quel qu’ait pu être le peuple qui s’y établit avant les temps historiques, son sang continue de couler dans les veines du Corse actuel.

Charles Antoni, Corse, terre de traditions.

Acheter en ligne Le mazzerisme, un chamanisme corse, de Roccu Multedo édité par les Editions L’Originel Charles Antoni.

Le mazzeru est quelqu’un qui voit et qui entend ce que les autres ne peuvent voir ni entendre.

« Le mazzeru est un homme comme vous et moi, qui fait des rêves de chasse. Il se poste, en esprit, au gué d’un ruisseau. Il abat la première bête sauvage ou domestique qui vient à passer et qui est l’esprit d’un être humain. Après l’avoir tuée, il retourne la bête sur le dos. Il s’aperçoit, alors, que le museau de l’animal est devenu le visage d’une personne de sa connaissance, qui va mourir. Cette personne vivra trois jours au minimum ou un nombre impair de jours, et un an, au maximum. En effet, la bête tuée représentait son âme : c’est pourquoi, privé d’âme, son corps ne tardera pas à dépérir. »

Roccu Multedo

Tout jeune, Roccu Multedo compose des vers en langue française et en langue corse. Le vieux poète Ziu Santu découvre le jeune talent. C’est ainsi qu’en 1936, encore élève au lycée de Bastia, Roccu Multedo est lauréat des Jeux Floraux de Corse pour la poésie corse. En 1950, il reçoit, du Congrès des Ecrivains de France, le Prix Pierre Benoit de Littérature Régionaliste. En 1974, il reçoit le Prix Pétraque. De 1956 à 1963, il est archiviste de l’Académie littéraire « Lingua corsa » et collabore à l’établissement du Lexique Français-Corse. En 1960 et 1961, il entreprend une campagne pour la réouverture de l’Université de Corte.


Forum

Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | Statistiques |

     RSS fr RSSTraditions   ?

Creative Commons License

-->