Rencontre avec une Mazzera ou Chamane Corse

Chasseurs en rêve

par Charles Antoni

vendredi 4 août 2006 par herve

Les mazzeri vivent la nuit, effectuant leurs fameux voyages hors du corps. Dans leurs expéditions nocturnes, "chasseurs d’âmes", ils errent à travers le maquis et frappent à mort le premier animal qu’ils rencontrent, séparant ainsi l’âme d’avec le corps. Craignant la vindicte générale, jamais n’avoueront-ils être des mazzeri ! C’est la raison pour laquelle il est difficile d’en rencontrer.

Au cours d’une conversation avec un ami, lors d’un déjeuner dans les environs d’Ajaccio, celui-ci me parla d’une femme étrange qui habitait, pas très loin de chez lui, à une dizaine de kilomètres.

-Je ne l’ai jamais rencontrée, m’avoua-t-il. Elle se prénomme Nunzia et vit seule dans une maison isolée près d’un col. Cela fait une dizaine d’années que je désire monter la voir, mais je n’arrive toujours pas à me décider !

Être si proche et n’y être jamais allé me paraissait totalement dément. J’insistai auprès de mon ami pour qu’il essaye de joindre cette femme rapidement.

-D’accord ! me répondit-il, et il ajouta d’un ton éloquent : "il est important que la tradition puisse se maintenir !"

Il finit par dégoter le téléphone de Nunzia et prit rendez-vous pour le soir-même à 19h, chez elle. C’était formidable : il n’en revenait pas !

-Cette femme semble vivre la nuit, me confia-t-il. Lorsqu’on passe sur la route, à proximité de sa maison, on aperçoit la lumière de sa cuisine qui reste allumée jusqu’au matin !

-Si elle vit la nuit, peut-être s’agit-il d’une mazzera ?

 -Qui sait ? Me répondit-il, enthousiaste et sceptique à la fois.

En effet, les mazzeri vivent la nuit, effectuant leurs fameux voyages hors du corps. Dans leurs expéditions nocturnes, "chasseurs d’âmes", ils errent à travers le maquis et frappent à mort le premier animal qu’ils rencontrent, séparant ainsi l’âme d’avec le corps. Les mazzeri sont les représentants d’une force implacable et inexorable, qui règne sur les morts et les vivants, et que les Corses nomment "destin". Ces "chasseurs nocturnes" possèdent le don de voir, sur la face d’un animal, le visage d’une personne qui va mourir dans les jours qui vont suivre. S’ils se mettent à raconter ce qu’ils ont vu, aussitôt on les accuse d’en être les auteurs. Craignant la vindicte générale, jamais n’avoueront-ils être des mazzeri ! C’est la raison pour laquelle il est difficile d’en rencontrer. Une telle "coïncidence" demeure un privilège. Bien d’autres pouvoirs leur sont attribués, notamment celui de jeteurs de sorts.

Le soir venu, par une douce soirée d’hiver, mon ami m’ayant prété sa voiture, je grimpai à travers la montagne sur la route qui serpente vers le col, tout en me demandant ce que j’allais bien pouvoir y découvrir. Arrivé sur un sentier de terre battue, m’apparut dans une lueur crépusculaire une ancienne bâtisse typiquement corse, entourée d’un épais maquis, perdue en pleine montagne. Après avoir rangé mon véhicule, je me dirigeai vers ce qui me semblait être le chemin d’accès, parsemé de dizaines de chats de toutes tailles, couleurs, âges, que ma présence semblait laisser indifférents. Atmosphère vraiment insolite ! Peut-être était-ce déjà le signe annonciateur ?

Je frappai à une porte vitrée, et une femme d’un certain âge, soixante-dix ans environ, le visage légèrement fripé et la bouche presque édentée, vêtue de noir comme toutes les vieilles dames corses, m’ouvrit. M’accueillant très chaleureusement, elle me fit entrer dans ce qui semblait lui tenir lieu de cuisine : une pièce simple et modeste. Immédiatement me sauta aux yeux le fait qu’aucun portrait de saint n’était accroché aux murs -ni aucun crucifix d’ailleurs - comme cela se rencontre habituellement dans toutes les maisons corses ! Cela avait-il une signification ? Pour le moment, je n’en savais rien.

Présentations faites, nous nous installâmes à une longue table, face à face, et bavardâmes de choses et d’autres. Conversation à bâtons rompus. Lors de notre échange, je lui demandai :

-Êtes-vous une Signadora ?

-En quelque sorte, me répondit-elle.

Le signadore -traduction littérale : "celui qui signe"- connaît le but évocatoire de ses rituels, il applique à la lettre les formules incantatoires que la tradition ancestrale lui a transmises. Le but évocatoire de ces rites de médecine magique est d’exercer, par la possession d’un certain savoir, un pouvoir qui assurerait à celui qui l’applique l’obtention du don de guérison ; mais aussi la prévention des dangers, ainsi que la maîtrise des "éléments".

Voulant aller directement au coeur de ce qui était la vraie raison de ma visite, je lui posai la question :

-Que pensez-vous des mazzeri ?

-Vous y croyez, vous, à ces choses-là ? me répondit-elle, tout en souriant.

A cet instant, son regard se posa brusquement sur moi et elle me fixa droit dans les yeux avec acuité. J’étais comme happé... Absorbé... Je basculai... Je plongeai à l’intérieur... Je me perdais dans l’abîme de son regard. Je vivais une véritable commotion ! Habituellement, quelqu’un peut avoir un regard fort, scrutateur, et vous impressionner, mais là, c’était très différent ; il n’y avait dans son regard aucun jugement. Je rentrais en lui totalement... Je m’y perdais... Un regard d’une limpidité incroyable. Cela ne dura que quelques secondes... Mais qui m’apparurent comme une éternité...

De ma vie, jamais je n’avais été confronté à un tel choc ! ... Comment pourrais-je oublier ce regard ? Brusquement, elle détourna les yeux, et comme si de rien n’était, se mit à discourir sur d’autres sujets. Ce qui était certain, c’est que je perçus une sorte d’ambiguïté ; ce regard inhabituel semblait vouloir me dire que, sans doute, il existe une certaine connaissance mais qu’on ne peut l’aborder sans tout d’abord savoir à qui l’on a affaire.

Pour ce qui était du domaine des signadore, par contre, Nunzia ne refusait pas d’en parler, me racontant qu’elle débuta son apprentissage dès son plus jeune âge et que son père fut son initiateur. A ce sujet, je lui posai la question :

 -Est-il possible d’apprendre ces fameuses prières qui guérissent ?

-Sans aucun problème, me répondit-elle, mais pour cela il faut que vous veniez la nuit de Noël, on ne peut les transmettre en dehors de ce jour-là !

-Eh bien ! C’est d’accord, je viendrai !

Avant de nous séparer, nous prîmes rendez-vous pour le 24 décembre, à minuit. C’était dans deux jours ! Le soir venu, me voici à nouveau sur cette route de montagne qui me conduit chez Nunzia.

Arrivé chez elle, ce qui me frappa tout d’abord, dès que je l’aperçus, était qu’elle semblait avoir rajeuni. Hormis le fait que, ce soir-là, pour me recevoir, elle s’était quelque peu apprétée -elle n’était plus vêtue de noir, ce qui lui donnait un air plus gai. J’avais malgrè tout le sentiment que quelque chose s’était transformé. Son visage n’avait plus cet air fripé que je lui avais trouvé lors de notre première rencontre ; sa peau semblait comme lisse et on ne remarquait plus sa bouche édentée. Ce qui me troubla également était sa voix d’une fraîcheur étonnante : une voix de jeune fille, au timbre frais. De plus, alors qu’il était déjà minuit lors de mon arrivée, ses gestes étaient empreints d’une stupéfiante vivacité, et ses déplacements démontraient une agilité peu commune, bien différents du soir où j’étais venu à 19h. Nous nous installâmes à nouveau autour de la même table de sa cuisine, et prîmes un bon café. Au cours de notre conversation, elle me confia que parfois il lui arrivait d’avoir des visions, et me relata l’histoire de l’accident de voiture de son frère.

-Une semaine auparavant j’avais eu la vision de la scène, me dit-elle, et j’ai aussitôt prévenu mon frère, qui n’en a pas tenu compte. Et c’est ce qui se produisit ! Heureusement, ce ne fut pas très grave ! Là, on retrouve ce qui s’apparente aux visions des mazzeri.

Nous en vînmes aux "prières" avec le fameux rituel de l’occhju, que l’on peut traduire par "mauvais oeil", dont tout jeune corse dès sa prime enfance a entendu parler, qu’il a parfais même vu pratiquer par des personnes âgées.

Le rituel de l’occhju s’accomplit à l’aide d’une assiette remplie d’eau, dans laquelle on verse quelques gouttes d’huile. Si celles-ci se diluent -chose inconcevable pour le sens commun qui a établi une fois pour toutes qu’un corps léger ne peut se mélanger à un corps plus lourd- cela signifie que l’on a le "mauvais sort". Nunzia me montra la manière de l’exécuter, allié à la prière.

Elle m’enseigna aussi diverses prières accompagnées de leurs rituels, une pour les brûlures : u fogu, une autre pour les hémorragies internes et externes : u sangue, une autre encore pour le tétanos, et une concernant toutes sortes de maladies visibles et invisibles. Voilà ! C’était déjà un premier pas, avant d’en savoir plus sur les mazzeri ! Nous échangeâmes ainsi jusque vers 4h du matin.

Phénomène saisissant, plus la nuit s’avançait et plus Nunzia donnait l’impression d’être de plus en plus fraîche : elle semblait même se métamorphoser. Pour ma part, c’était le contraire !

-Je dois partir, lui dis-je, car j’ai un train à prendre ce matin à 8 heures à Ajaccio. Il me faut dormir un peu pour récupérer

-Si vous voulez rester, me dit-elle, il n’y a aucun problème ! Avant de nous quitter, lui ayant fait part de mon intention de revenir la voir, j’ajoutais :

-Sans doute que pour vous la journée ne fait que commencer ?

-C’est un peu cela, me répondit-elle, avec un sourire malicieux ! Toujours chez Nunzia, ce même regard fascinant, comme éclairé du dedans, que j’avais déjà perçu lors de notre première rencontre. Une luminosité du regard hors du commun !

Depuis le village où je me trouvais, je lui téléphonai pour la remercier de son accueil et pour lui annoncer que la neige venait de tomber et qu’il m’était, par conséquent, impossible de prendre la route, mais que de toute manière je la reverrais dès que je serais de retour en Corse. Au téléphone, sa voix était toujours aussi fraîche, avec ce timbre de jeune fille qui m’était à présent devenu familier. Une petite voix perchée, poignante et sans âge. En l’écoutant, j’éprouvais un sentiment extrêmement agréable... C’était comme un bain de jouvence...

Quelques mois plus tard, je me rendis de nouveau en Corse, par bateau, et débarquai le matin de bonne heure à Ajaccio. Avant de téléphoner à Nunzia pour convenir d’un rendez-vous le lendemain, je m’installai à la terrasse d’un café sur le port de plaisance ; il y faisait une chaleur très agréable. Cela me changeait de Paris, où régnait un froid glacial. J’attendais mon ami, qui devait venir me chercher pour me conduire à son appartement, qu’il avait amicalement mis à ma disposition, situé dans la vieille ville, à deux pas de la "Maison Bonaparte".

Pour la troisième fois, je remontais ce fameux col qui me conduisait chez Nunzia, cet être singulier qui avait su rester intact, et dont l’authenticité ne faisait aucun doute. Je garai la voiture et me dirigeai vers l’entrée, où les chats semblaient encore plus nombreux que lors de mes premières visites. Après avoir frappé plusieurs fois à la porte sans réponse, je jetai un coup d’oeil alentour, mais personne ! Etait-elle dans le jardin ? Aucune idée ! Je me décidai à prendre un petit chemin raboteux qui me conduisit vers la seule maison proche. Un homme d’un certain âge vint à ma rencontre, et après nous être salués, je lui dis :

-Je cherche une dénommée Nunzia avec laquelle j’ai rendez-vous.

-Je suis son frère, me répondit-il, elle doit sûrement se trouver au jardin. Je retournai sur mes pas, accompagné de son frère, toujours pas de Nunzia !

-Venez chez moi, me dit-il, elle va certainement arriver, car nous devons dîner ensemble ce soir. En effet, quelques instants plus tard, j’aperçus Nunzia qui, comme par enchantement, sortit de je ne sais où. La regardant s’approcher, je sentis dans son attitude qu’elle était contente de me voir. Mathieu, comme l’appelait Nunzia, voulut que je reste dîner, et nous nous installâmes dans la salle à manger. Nunzia prépara discrètement le repas, elle semblait même ne pas vouloir manger ; son frère disait que c’était à cause de ses dents, mais j’en doutais ! Elle se contenta de quelques tranches de tomates. Mathieu me parla un peu de son parcours, de sa vie :

-J’ai habité Paris pendant quelques années, et si c’était à refaire je ne serais jamais revenu en Corse. C’est un peu à cause de ma soeur. Ici, il n’y a plus rien de valable, tout part en déconfiture. Je ne savais pas s’il fallait prendre ses dires pour argent comptant ou si c’était l’affabulation d’un homme qui n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait, un peu déçu par la vie. Mais sympathique tout de même ! Nunzia avait également, pendant une certaine période, séjourné dans la capitale, elle me raconta :

-J’ai été obligée de revenir en Corse, parce que mon père venait de mourir et que ma mère, très âgée, s’était trouvée seule ; pour être avec elle. Vers minuit, je retournai avec Nunzia dans sa maison, et nous reprîmes notre conversation sur les signadore et les mazzeri. J’avais d’ailleurs compris qu’il n’était pas question de parler de tout ça devant une tierce personne. Lorsqu’elle me l’avait signifié en aparté, chez son frère, elle m’avait à nouveau regardé comme lors de notre première rencontre, et j’éprouvais, en croisant son regard, cette même sensation de me perdre dans une sorte de vide... De plonger littéralement... De m’anéantir. Sensation vraiment étrange que le pouvoir de ce regard qui magnétise, qui semble voir au-delà des apparences... J’avais le sentiment qu’elle voyait au plus profond de moi, et cela me remua intérieurement. Comme à l’accoutumée, nous bavardâmes tard dans la nuit. Plus l’heure avançait, plus m’enveloppait un état de lassitude ; peut-être était-ce dû à l’apéritif que m’avait offert son frère ? Pour Nunzia, par contre, plus la soirée se prolongeait et plus, visiblement, elle paraissait s’emplir de vitalité. Je lui demandai :

 -Vous arrive-t-il parfois de vous déplacer à l’aide d’un autre corps et de vous déplacer dans d’autres lieux ?

- Cela peut m’arriver, me dit-elle, mais je ne peux le décider. Jamais je ne peux le prévoir à l’avance ! Cela arrive ! Elle me raconta ainsi que certaines nuits, sa mère et ses soeurs, mortes depuis plusieurs années, venaient lui rendre visite et qu’elles passaient la soirée ensemble, faisant la cuisine, préparant les beignets au brocchiu, parlant de choses et d’autres, exactement comme dans le bon vieux temps.

- Dans le cas où je serais présent, lui dis-je, est-ce qu’il me serait possible d’assister à cette scène ?

- Non ! me dit-elle, vous ne verriez rien. Au cours de la soirée, abordant d’autres sujets, je lui demandais :

- Pouvez-vous jeter des "sorts" ?

 - Je le peux, mais je ne le fais jamais. Ce n’est pas dans mes idées, dans ma ligne de conduite !

 - Pouvez-vous agir sur quelqu’un de façon bénéfique ?

- Cela est possible, ça m’est déjà arrivé. Mais, en général, je ne peux le décider, cela se fait naturellement.

 Je lui posai aussi la question de savoir si, par exemple, elle pouvait se rendre chez moi, dans mon bureau, et voir les objets qui m’entourent.

 - Cela peut certainement m’arriver, me répondit-elle, mais toujours sans le décider volontairement ! Après plusieurs heures passées ensemble à échanger sur ces divers sujets, je me sentais épuisé. Nunzia, par contre, semblait de plus en plus alerte. Ayant encore un bon bout de chemin à parcourir, je lui fis part de mon intention de m’en retourner :

- Je reviendrai vous voir un autre soir.

- D’accord ! Venez vers minuit, c’est le meilleur moment, ainsi on ne sera pas dérangé, et on aura toute la nuit pour pouvoir bavarder !

Impressions déconcertantes tout de même ! Cette femme à la fois familière et insaisissable ! Cette femme qui semble vivre la nuit... Cette femme visionnaire, dépositaire d’une connaissance... Et qui malgré tout n’avoue pas vraiment son histoire !

Ici ne faisait que commencer ma rencontre avec un "chasseur en rêve".

Paris, le 24 octobre 1997

Pour aller plus loin :
Revue L’Originel N°8 : Visionnaires du temps présent
Editorial par Charles Antoni.
www.loriginel.com

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