Fernando Pessoa et le Rêve Portugais

La Grande Ame Portugaise

par Pedro Teixeira da Mota

jeudi 26 février 2004 par herve

Fernando Pessoa considérait que l’âme de la tradition portugaise n’était .pas seulement émotive mais qu’elle avait une composante intellectuelle, substantielle, visible dans sa littérature dés le Moyen-Age
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Fernando Pessoa
La grande ame portugaise

L’Avril au Portugal s’est passé pour Mr Kayserling en 1930. Pendant une quinzaine de jours il effectua quelques conférences et visites qui suscitèrent déjà quelques polémiques, accentuées en 1932 lorsque fut publié dans la revue Descobrimento son article sur le Portugal. Mais comme les critiques furent probablement incisives et fondées, Kayserling coupa les vingt dernières lignes lorsqu’il l’inséra dans la 2e édition de son livre Analyse spectrale de l’Europe. Par exemple, celles dans lesquelles il disait : à Ils ont vécu, jusqu’à maintenant, comme aucun des peuples que je connais, des illusions et des images du désir. Ils s’identifient, comme peuple, avec les grandes individualités de l’histoire du Portugal, qui, naturellement, déjà de leur vivant étaient des exceptions, aucun Portugais d’aujourd’hui n’ayant le droit de se comparer à eux. Ils ne veulent pas se convaincre que le fait d’avoir de grandes possessions coloniales est le résultat d’un simple hasard : si l’Angleterre n’avait pas intérét à leur conservation, elles n’existeraient déjà plus, et aucun Portugais moderne ne pourrait créer un empire colonial. Et seulement ceux qui peuvent acquérir, personnellement, une possession, ont sur elle un droit intérieur. On souhaiterait que les Portugais se convainquent, une fois pour toutes, qu’ils sont fondamentalement et non par hasard, un peuple petit.

Or Fernando Pessoa a certainement écouté Kayserling lors de sa conférence, proférée un jour après son arrivée au Portugal, sur "l’Ame d’une nation" et peut-être lors de deux autres données à Lisbonne. Intuitif, et parfois même clairvoyant, Fernando Pessoa n’eut pas de difficulté à discerner les incapacités de compréhension de Kayserling sur l’Ame portugaise et trois jours après la conférence, Pessoa écrivit sa fameuse lettre au comte de Kayserling, directement en Français, qui restera inédite durant 53 ans (sans doute parce que signée O.S. - Ordre Sebastianiste ou Ordre Secret), avant que je ne la publie en 1988 dans l’ouvrage La Grande Ame Portugaise. Fernando Pessoa (né en 1888) avait déjà, à l’époque des années trente, une maturité raisonnable dans ses études sur l’âme portugaise, sur l’ésotérisme et dans son cheminement initiatique, bien que problématisé par son adaptation à l’ambiance de Lisbonne.

Depuis déjà fort longtemps, il a commenca à écrire son chef-d’oeuvre Message, dans lequel l’antithèse de ce que Kayserling pensait se révélait : Le culte des grandes individualités de l’histoire portugaise, capables, par l’invocation, d’inspirer et de bénir les vivants d’aujourd’hui, et l’affirmation que l’idée de l’Empire continuait, toujours vivant, mais de nature spirituelle, comme cela avait été prophétisé par le cordonnier Bandarra, le prêtre Antonio Vieira et Fernando Pessoa lui-même. Il n’a pas été nécessaire à Pessoa d’attendre deux ans pour lire l’article de Kayserling dans la revue "Descobrimento" (à laquelle il a lui-même collaboré) et découvrir quelques-unes des limitations du bismarckien Kayserling.

Laissons celui-ci se confesser : à dés le premier moment de mes relations intimes avec des Portugais je me sentis perturbé par une profusion d’émotions jusqu’à présent encore inconnues de moi. Peu après je fus surpris par un dernier "disparate" (dans le sens espagnol du mot) qui fait typiquement, de toute la situation portugaise, une équation sans solution. Selon mon habitude, j’ai cherché une image concrète, parfaitement typique, qui, dans sa particularité, donne le caractère général. Je la découvris bien rapidement, dans la tradition suivante : quand le terrible duc d’Alba pénétra au Portugal, en 1580, avec un déploiement militaire exceptionnel, qui était alors le plus formidable d’Europe, il fit arrêter ses troupes à l’entrée d’un pont. On y voyait un petit Portugais d’aspect absolument insignifiant. Son chapeau la main, il avança vers le duc d’Alba et lui donna à entendre qu’il ne devait pas s’arréter à cause de lui : à Passez, passez, je ne vous ferai pas de mal. Dans ce geste, fait certainement avec sérieux et sincérité, s’exprimait l’orgueil du nain. Tout ce qui est spécifiquement portugais porte la marque d’une tension similaire. à ce genre d’explication fictive et rapide que Kayserling aimait utiliser pour caractériser les nombreux peuples auxquels il a porté quelque intérêt ne pouvait pas satisfaire un des derniers grands maîtres de la tradition portugaise.

Fernando Pessoa considérait que l’âme de la tradition portugaise n’était pas seulement émotive mais qu’elle avait une composante intellectuelle, substantielle, visible dans sa littérature dés le Moyen-Age et par laquelle l’explication de Kayserling sur les découvertes comme une explosion due au hasard était contredite : à un processus de pensée attentive, d’expérience scientifique, de planification vigilante, dans lesquelles ont émergé, graduellement et progressivement les découvertes. Plus profondes dans cette âme étaient ses qualités intellectuelles et intuitives, héritières de la tradition des mystères. Finalement, la connaissance profonde de Fernando Pessoa sur l’histoire animique du Portugal donnait une grande importance à la tradition de chevalerie au Portugal.

Comme tout le monde le sait, quand, le 18 mars 1314, à la pointe de l’île de Seine, le Grand Maître des Templiers Jacques de Molay (sur lequel Pessoa écrivit de nombreuses fois) finissait cette incarnation terrestre brûlé sur le bûcher, au Portugal, le roi Denis, avec sa femme Isabelle (fondatrice d’un culte particulier du Saint-Esprit), s’accordait avec le Pape et fondait avec les Chevaliers du Temple, à l’aide de leurs biens, une nouvelle milice, l’Ordre du Christ. C’est là le second stade de l’Ordre Secret du Portugal, qui aura alors son premier mouvement dans les découvertes et conquêtes océaniques et impérialistes, et qui selon Fernando Pessoa s’approcherait à présent d’un autre mouvement d’extension universaliste, cette fois non pas par conquête, mais par culture ou réalisation spirituelle. Pour contribuer à cette oeuvre, Fernando Pessoa a laissé (inédits) de nombreux fragments sur la reconstitution externe de l’Ordre du Temple (ou du Christ) au Portugal, pour laquelle il a donné les conditions d’initiation, les différentes épreuves et les grades de passage, ainsi que les discours d’initiation.

On peut dire que, à la fin de sa vie, en 1935, cinq ans après la lettre adressée au comte de Kayserling, Fernando Pessoa a sublimé la valeur du symbole sébastianiste, né avec la mort du roi Sébastien ou sa disparition en 1580 en Afrique du Nord, cause du manque d’indépendance à l’égard de l’Espagne. Le retour du Roi, c’est le retour du Soi et Fernando Pessoa a même identifié le Roi avec le maître intérieur, avec le Christ, à propos des cinq points de la Rose : Roi Sébastien = l’homme, Roi Sébastien = l’espérance, Roi Sébastien = le symbole, Roi Sébastien = le maître, Roi Sébastien = le Christ. Il est certain que l’amour de Fernando Pessoa pour la mythologie a peut-être grandi le rôle du Portugal dans l’aventure spirituelle de l’humanité. Je pense qu’il était conscient de cela et que ses dernières vues sur le 5e Empire, l’avènement futur d’une culture universelle et spirituelle, étaient fondées sur la contribution et l’union des différents peuples, chacun, bien qu’ayant ses traditions, recevant les mêmes initiations et unions à partir du même centre divin, masculin-féminin (qui inspire les différents Ordres et sages de tous les temps), en les acceptant comme à les membres dispersés d’Osiris, le monde tel qu’il est donné avec ses traditions, comme un tout, un verbe. A ce propos, il écrivit en langue française, un texte dans lequel il dit : L’homme n’était pas destiné à être ce qu’il est : il n’est devenu tel que par la chute. Retrouver la parole c’est retrouver la vraie loi humaine, l’Adam primitif et androgyne, fait ainsi à l’image d’Elohim. Faire en soi-même le mariage des deux principes - c’est là la loi humaine retrouvée, la vraie création de la Pierre Philosophale.

Probablement écrit dans les derniers mois de sa vie terrestre, il existe un fragment (que j’ai publié dans le livre Rose-Croix) dans lequel l’aspiration finale de Fernando Pessoa, au-delà des groupes et des traditions, s’affirme dans une voie abrupte : à Kabbale, magie, grimoire blanc ou noir, bréviaires de mysticisme ou ascèse, ces choses ne sont que des formules, des formes et rien de plus. En elles il n’y a pas plus de vie que la vie qu’il y a en ceux qui les utilisent, et celle-là sera celle qui est encore, alors même que les autres n’avaient jamais été. La connaissance de Dieu ne dépend ni de l’hébraïque, ni des anagrammes, ni des symboles, ni d’aucune langue, parlée ou figurée ; elle se fait par l’ascension univocale de l’âme, par la rencontre finale de l’âme avec elle-même, de Dieu en nous avec lui-même. Mais on peut dire que pour Fernando Pessoa, dans les conditions collectives dans lesquelles nous vivons, les ordres spirituels ont leur rôle, auquel il a essayé de contribuer, écrivant plusieurs fragments pour la résurgence, en dehors de celle qui existait déjà, d’un ordre spirituel au Portugal, en accord avec le fond hiératique de la Grande Ame Portugaise.

Informations : Revue L’Originel N°9, L’âme secrète du Portugal. Editions L’Originel

Association Française des Amis de Fernando Pessoa : 26, rue Censier, 75005 Paris, France. www.fernando-pessoa.com

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