NOUVEAUTE : Contes Taoistes

La pilule de l’Eveil

Pascal Fauliot

vendredi 30 avril 2004 par herve

Une pilule de l’Eveil ? En effet "Il sut qui il était en réalité et ce qu’il était venu faire ici-bas."

Un jour, un mendiant en haillons se présenta à la porte du palais de Don du Ciel et demanda audience. Les gardes l’éconduisirent sans ménagement mais le gueux, apercevant le ministre qui traversait la cour pour monter sur son char, l’interpella en ces termes :

- Oh, dis donc, fils du préfet Dong, quel prétentieux tu fais ! Tu refuses de recevoir les vieilles connaissances ? Une si profonde amitié reniée parce que monseigneur porte maintenant une robe de satin rouge et une ceinture de jade ! Tu étais moins fier quand nous buvions coude à coude en chantant des poèmes !

Croyant avoir affaire à l’un de ses anciens compagnons de beuverie et voulant éviter un scandale, le Garde des Sceaux de l’Empire du Milieu ordonna aux sentinelles de laisser le facheux approcher. Il pensait se débarrasser de lui avec quelques taels. Il vit venir a lui un homme singulier qui s’appuyait sur un bâton neuf fois tordu. Son visage buriné, où trônait un large front dégarni, arborait une barbiche poivre et sel qui avait l’allure d’un vieux chasse-mouches. Il portait une robe délavée et un bonnet fatigué posé de travers sur la broussaille de ses cheveux où la grisaille des ans se mêlait à la poussière des grands chemins. Son Excellence Don du Ciel resta un moment interdit. Il dévisagea l’intrus sans le reconnaître mais son regard lui rappelait vaguement quelque chose.

L’inconnu ricana et dit :

- Comme ce monde fugitif est propice à l’oubli ! Te voilé dans cette existence en bien facheuse posture. Tu n’es pas pris de rentrer dans notre chère patrie. Ah ça non, tu as pris une bien mauvaise direction ! Tu peux remercier ton vieil ami de venir à ton secours. J’ai heureusement retrouvé le chemin. Il faut dire que j’ai consacré les deux tiers de cette vie à le chercher. Mais ne restons pas la. Les inspecteurs de l’Empereur de Jade pourraient me repérer ! L’étrange mendiant tourna la tête à droite et à gauche, prit le ministre par le bras et l’entraina sous la véranda du palais puis reprit :

- Tout va bien, ils ne sont pas dans les parages. Avec ce déguisement ils ne m’ont pas reconnu. Eh, eh, vieux frère, il faut dire que je prends des risques au nom de notre grande amitié. J’enfreins pour toi un règlement céleste. Je n’ai, en principe, pas le droit de t’aider. Mais j’ai hâte que tu t’éveilles a la Réalité, que tu sortes la tête hors de l’eau boueuse des illusions et que tu accomplisses ta mission. Sinon, il te faudrait plusieurs vies avant que nous puissions festoyer à nouveau de concert au Banquet des Immortels. Et là-haut, sans toi, je finirais par m’ennuyer !

Le ministre laissa parler cet extravagant, le prenant pour un pauvre fou. Il ne voulait pas le contrarier, moins par peur d’un esclandre que par compassion. L’original sortit une petite boite de son sac, en tira avec ses doigts crasseux une perle vermeille et continua :

- Tu vois, je l’ai fabriquée pour toi avec mon fourneau alchimique. C’est une pilule de l’Eveil. Elle est du cinabre le plus pur. Prends-la et l’oeil de ton esprit s’ouvrira.

Don du Ciel balbutia un refus poli. L’autre s’exclama :

- Tu es trop bête. Ton esprit est-il à ce point embrumé pour ne pas suivre le conseil de ton vieil ami ? Allez, avale !

Et, profitant du rictus de dégout qui entrouvrait la bouche du ministre, il lui mit la pilule sur la langue. Celle-ci fondit aussitôt et son effet ne tarda pas à se faire sentir. Don du Ciel crut que la foudre s’était abattue sur le sommet de son crane. Il eut la nette impression de sortir d’un rêve éveillé. Et tout devint clair, lumineux, limpide comme du cristal de roche. Il sut qui il était en réalité et ce qu’il était venu faire ici-bas. Il reconnut son ami. Tous deux se regardèrent et explosèrent en un rire tonitruant. Les larmes aux yeux, ils s’étreignirent longuement. Puis le ministre prit son vieux compagnon par l’épaule et le conduisit dans ses appartements. Ils passèrent la nuit à boire et à se remémorer avec nostalgie leur vie au Palais de Jade, le plus plaisant séjour des Bienheureux. Les fruits de la terre, même savamment distillés, ne pouvaient effacer le parfum subtil que l’ambroisie divine et les Pêches d’Immortalité avaient laissé au tréfonds de leur âme. Don du Ciel et son ami avaient été de jeunes Immortels attachés au service de l’Empereur Céleste. Le ministre était chambellan à la Cour, le taoiste échanson. Là-haut, tous deux s’étaient souvent enivrés plus qu’il ne convient et ils s’étaient attardés à lutiner à plusieurs reprises quelques vierges célestes, suivantes de l’Impératrice de Jade. L’Empereur, indigné, les avait exilés du séjour des Bienheureux et condamnés à s’incarner dans le monde des mortels afin d’y accomplir une tâche sacrée. Ils ne remonteraient que quand elle serait accomplie. Le chambellan avait pour mission de conseiller le Fils du Ciel afin de restaurer l’amour de la vertu parmi les fonctionnaires de l’Empire du Milieu. L’échanson devait guider trois douzaines d’hommes jusqu’à l’union ultime au Tao. Ce dernier avait achevé son labeur et, avant de regagner le Palais de Jade, il avait voulu venir en aide à son ami qui, ayant été contaminé jusqu’ici par le puissant poison des passions humaines, aurait eu encore à errer longtemps, de vie en vie, dans ce monde illusoire.

Après la visite du mendiant, Don du Ciel renonça à ses manigances et honora dignement sa fonction. Ecartant les mandarins corrompus, faisant la chasse au favoritisme et à l’ambition, il réussit à rehausser l’édifice de la magistrature avec le ciment de l’intégrité et la charpente de l’équité. Par pur mérite, sans intrigue aucune, il fut nommé Premier Ministre. Et il garda ce poste sous le nouvel empereur. Grâce à son influence, l’Empire du Milieu fut pour des décennies un sanctuaire de justice, de paix, de prospérité. Et un souffle d’harmonie céleste y fit flamboyer les peintres, les musiciens et les poètes. Don du Ciel avait fini par rendre son nom véridique. Ainsi, le chambellan retrouva son ami et sa fonction à la Cour Céleste. Son aventure terrestre avait condensé dans son esprit quelques gouttes de sagesse et il ne tarda pas à obtenir de l’avancement.

D’après certains médiums, il serait aujourd’hui ministre et son épouse, Fleur de Jade, l’aurait rejoint dans ses appartements stellaires qui donnent sur les rives du Fleuve argenté, l’un des noms chinois qui désignent la Voie Lactée.

Extrait de :Pascal Fauliot, Contes Taoistes. La pilule de l’Eveil Ed.du Seuil, 2004.

Pascal Fauliot

En 1981, Pascal Fauliot rejoint l’équipe de conteurs CLIO dont il est aujourd’hui l’un des formateurs. En 1985, il raconte dans les écoles, anime des stages de formation à l’art du conte et des ateliers d’écriture. En De 19865 à 1992, il collabore aux spectacles de la CIE du Cercle d’Abbi PATRIX. En 1987, il fonde avec Martine Salmon la CIE HAMSA dont il fait toujours partie. Il organise aussi avec Martine Salmon "Le festival du Légendaire"à Chartres.

Bibliographie

L’épopée du roi singe (Casterman collection Epopée ) Le Ramayana (Casterman collection Epopée ) Les fils du soleil (Casterman collection épopée ) Contes et légendes de la Beauce et du Perche (Royer Clio) Issounboshi et autres contes japonais (Syros-collection Paroles de conteurs) Contes des sages taoistes (Seuil janvier 2004)


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