Rappel, article dans Corse-Hebdo à la parution de "Vis ta vie"

Un bréviaire de la connaissance de soi

par Eliane Marchi

mercredi 24 août 2016 par Claire Mercier

La première d’un livre est parfois salutaire pour ouvrir l’œil et la réflexion. La couverture de l’ouvrage de Charles Antoni, « Vis ta vie » affiche à côté de son titre, la photographie de profil de l’auteur. L’image est imprégnée par un regard dense, aigu, d’une grande disponibilité au monde, il semble attentif aux hasards, fixer avec curiosité des lointains ignorés, traquer au plus intime de la réalité on ne sait quel bonheur ou quelle douleur, chercher à l’horizon une réponse aux questions vives de l’existence humaine. Ces apparences ne sont pas trompeuses. Elles tombent dans les mots, s’affermissent dans l’entreprise d’écriture. Derrière cette pulsion de voir, lorsqu’on parcourt les pages du texte, une pensée se dévoile. Elle s’intéresse à une diversité de thèmes, accueille un foisonnement d’idées, avance de saynètes en saynètes, s’emploie à comprendre comment il chemine vers son destin. Dans cette perspective, elle cède au plaisir de passer au filtre incisif, implacable du temps et des faits les souvenirs personnels. Le témoin oculaire se raconte entre les lignes, en filigrane. Sa vie apparaît à travers deux mouvements inéluctables, « les autres sont grands et je suis petit », en réalité un obstacle à l’épanouissement individuel, un carcan où l’auteur ne se sent pas franchement à l’aise. Explication : « Nous sommes entourés d’exemples, mais pas uniquement d’exemples à suivre, ce qui serait pas si mal, mais malheureusement d’exemples dit impossibles à dépasser, voir à atteindre(…) Je crois que la véritable évolution consiste à faire sortir l’enfant de ce contexte. » Cette situation réveille sans doute des envies d’émancipations et de prophétiser l’avenir. Charles Antoni adapte alors son rythme aux singularités du décor, entre autres, Monté Carlo l’Algérie, Paris. Tour à tour, il observe. « On assis et son fameux yacht, en passant par le casino et ses riches clients italiens, le Palm Beach », la misère puis « un semblant d’aisance ». Mais ce n’est pas la promesse des lendemains qui chantent qui adoucissent le quotidien. Le but à atteindre à pour condition le « libre arbitre ». « C’était à moi de jouer. C’’était dans mes tripes ». Cette méditation sur le chemin de la mémoire fait également la part belle à sa trajectoire d’homme de théâtre. L’aventure démarre dans les années soixante à Paris. Elle se forge au fil des représentations comme échappées d’un univers « déjà poussiéreux, aussi bien dans la mise en scène que dans le jeu des acteurs. » Elles dégagent pourtant une énergie paradoxale qui balade l’homme parmi les « ombres » et stimulent la création, au moins sur le mode de la révolte, de la déclaration de guerre : « Il y en a assez de ce monde bien pensant, fait de bonne morale, et non doute, de conviction. » En parallèle, Charles Antoni avance dans la lumière d’excitantes et décisives expériences littéraires. L’écriture spontanée est une transgression parfaitement heureuse de la règle. Parce que « le côté réfléchi était aboli, le temps des écrivains qui racontaient une belle histoire était révolu. Il s’agissait d’un langage de l’immédiat, de l’instant(…) Il s’agissait d’action pure. » Au passage , il convoque quelques esprits forts du genre issus de la « Beat génération », tels que Jack Kerouac. La réalité de la littérature française est encore tolérable du côté d’Henri Michaux, d’Antonin Artaud ou de Cioran, par exemple. Mais cela n’est qu’un épisode de l’œuvre. Le parcours philosophique de l’auteur de « Vis ta vie », s’incarne à travers une conception de l’homme en tant que « machine glandulaire » et « machine psychosomatique », « le psychisme répondant au corps et vice-versa. L’un sans l’autre ne peut exister. » La vie se réduit au déchaînement des processus organiques. La société de consommation perpétue ces comportements mécaniques. Charles Antoni, tel un théoricien de l’aliénation, n’a pas l’ombre d’un doute : « Nous sommes voués à ne devenir que des machines à ingurgiter. » La faute incombe selon lui à la télévision. Elle « nous bombarde d’informations qui ne sont en réalité que des désinformations. » Au point de bannir le savoir de « notre environnement. » L’auteur s’inquiète face à la culture de masse mais aussi à l’assujettissement de la pensée des individus à un modèle dominant. « Tout nous arrive de l’extérieur (…) Nous ressortons tout cela comme des mets préparés en ne nous souciant jamais de savoir si ce sont nos propres pensées. » Résultat logique, nous nous perdons dans le vide psychique et « nous devenons des machines à réponses. » Mais il y a pire. De page en page, le penseur se veut toujours plus rude, plus féroce pour décrire un désastre obscur peuplé d’êtres, égoïstes, immatures, victimes de « croyances caduques », aspirés par leur obsessions de pouvoir. L’incapacité de l’Occident à promouvoir de nouvelles formes de gouvernement crée de l’effroi, des dissonances déplorables aussi. Les esprits s’amollissent, se corrompent. Pourtant l’échec n’est pas fatal dans ce paysage en déconfiture. Les illusions, les artifices, les faux besoins disparaissent au moment où « notre vision devient claire et panoramique pour découvrir un champ rempli de merveilles. » Charles Antoni a des raisons d’espérer et des solutions pour avancer.

Eliane Marchi Corse Hebdo – n° 350, 24 au 30 mars 2006

Voir en ligne : Vis ta vie

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