Deux Maîtres du modernisme

Fernando Pessoa, TS Eliot, Impensable rencontre ?

par Annpôl K. Ecrivaine, poétesse, professeure

jeudi 8 décembre 2016

Ils naquirent la même année et leur vie fut tout sauf comparable. Tout ? Voire... Le rapprochement entre le discret employé de bureau portugais et le célèbre universitaire anglo-américain, peut paraître surprenant, provocateur, audacieux : c’est un défi qui doit pourtant être relevé car au-delà du perceptible, trop dans leurs écrits et dans leur vie même semble appeler ce rapprochement. Car chacun à sa manière, marqua pour toujours l’histoire de la poésie - tous deux Maîtres du modernisme.

I - Ce qui les sépare les unit... 1888 : leur naissance à trois mois d’intervalle

D’abord Fernando Pessoa fils du vieux continent, à Lisbonne. Ses jeunes parents ainsi que le dit Armand Guibert forment " un couple on ne peut mieux assorti " : le père est fonctionnaire le jour et critique musical la nuit et la mère fine lettrée parle couramment l’anglais et le français : petite bourgeoisie un rien provinciale au début de sa vie donc.

TS Eliot en septembre, à Saint Louis, (Missouri) septième d’une famille bourgeoise aisée et cultivée du nouveau monde. Sa mère ancienne enseignante l’initia très tôt à la poésie anglaise ; son frère aîné lui ouvrit la voie de l’Université de Harvard où il fit de brillantes études, son grand-père avait été influent dans l’église Unitaire de Saint Louis.

Mais combien différente fut leur enfance !

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Fernando Pessoa, Lisbonne

Pessoa orphelin de père à cinq ans, enlevé deux ans plus tard à son pays par sa mère qui rejoignait son nouvel époux en Afrique du Sud. Le premier, il connut l’exil : de la terre natale, de sa langue-mère, de sa parenté. Dès lors, bien que se retrouvant l’aîné d’une nouvelle fratrie, il développa cette identité repliée, inquiète, en quête d’une perfection impossible. Commence alors pour le jeune garçon une longue solitude et une indifférence au monde qui ne le quitteront plus, ni en Afrique du Sud dont il ne semble avoir gardé aucune trace en lui, ni après 1905 lorsqu’il eut retrouvé son Portugal. Il écrira alors dans un sublime détachement :

" Une fois de plus je te revois, Cité de mon enfance, affreusement perdue... Une fois de plus je te revois - Lisbonne et Tage et tout - Passant vain de toi et de moi-même, Etranger ici comme partout[...]

La nostalgie restera présente et sublimée encore dans " Anniversaire " où il regroupera dans une plainte digne mais révélatrice " autour de la table ", à ses tantes, ses oncles et sa grand-mère à dans un temps d’indescriptible bonheur. Même bien après qu’il eut magistralement reconquis sa langue maternelle pour écrire ses poèmes, dans ses " Poèmes Lyriques " il donnera cette définition de lui : " Je suis un évadé, Du jour de ma naissance En moi - même reclus, Je me suis fait transfuge. " Bien loin de cette blessure d’enfance, Eliot, au cœur d’une nature vigoureuse et luxuriante, sous le regard attentif de sa mère, de ses sœurs, et d’une nurse irlandaise, jouissait pour sa part, d’une belle liberté qui lui permit de se plonger dans le paysage environnant et de s’adonner à ses sports nautiques préférés. Il vécut une enfance et une adolescence que l’on qualifiera de " dorées"et insouciantes, construisant des solides liens mondains et amicaux. Il apprit très tôt à se " frayer sa voie " dans son école, au " Collège" puis " l’Université de Harvard et saura tout au long de sa vie ménager ses influences. Lui aussi connaîtra l’exil mais par choix : d’abord en partant à Paris parfaire ses études, puis en créant la rupture avec son pays et sa famille, se mariant, s’installant à Londres et adoptant la nationalité britannique et la religion anglicane. Ce faisant, Eliot rejoindra pour jamais la terre de ses aïeux partis du village de East Coker dans le Sommersetshire - (ses cendres sont dans l’église de St Michael à East Coker). " East Coker " un des " Quatre Quatuor " (1942) où en trois vers, il marque sa place dans son retour aux sources originelles :

" In my beginning is my end. In succession Houses rise and fall, crumble, are extended, Are removed, destroyed, restored, or in their place "

En mon commencement est ma fin. Successivement Les maisons s’élèvent et croulent, sont agrandies, Déplacées, détruites, restaurées ou bien à leur place

Exil de l’un, exil de l’autre...mais en vérité retrouvailles de chacun avec ses origines, autant pour Pessoa qui refusera toujours de quitter Lisbonne, que pour Eliot qui malgré de nombreux voyages en Europe ou aux Etats-Unis fera de l’Angleterre sa terre d’ancrage.

Pour le moment leur enfance et leur jeunesse sont marquées par la maladie et les craintes qui les entourent : Pessoa restera toujours conscient de la tuberculose qui emporta son père et la folie sa grand-mère ; il restera fragile, dépressif et disparaîtra tôt, usé par une forte activité mentale et un manque de soins appropriés. Eliot, souffrant d’une double hernie congénitale, fut très tôt atteint d’une grande fragilité nerveuse, qui au fil des années se transformera en lourdes dépressions l’obligeant à des séjours fréquents en Suisse.

Mais surtout ils furent intimement liés par ce don qu’ils reçurent généreusement en partage : la soif de savoir et la curiosité intellectuelle et surtout la Littérature et la Langue anglaises. Les talents du jeune portugais scolarisé . Durban, dans un couvent de sœurs irlandaises catholiques furent dès l’âge de quinze ans pressentis et reconnus par de nombreux prix d’excellence mais surtout par le " Queen Victoria Memorial Prize ", prix de style anglais au concours national, exceptionnel " l’époque. Néanmoins il refusera de poursuivre plus avant des études formelles mais continuera son apprentissage en autodidacte se constituant un bagage littéraire et culturel extraordinaire.

Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, les grandes qualités du jeune américain, encouragé par sa mère, le propulsèrent à la suite de son frère, dans un brillant cursus universitaire : Harvard qui détermineront ses choix intellectuels et professionnels.

Agés de moins de vingt ans tous deux se distinguèrent. Ils exposèrent leurs idées et leur démarche dans des revues de poésie qu’ils créérent ou auxquelles ils participèrent : " Orpheo " porta la voix de Pessoa et des futuristes - ce qui lui valut l’intervention de la censure et bloqua des ouvertures professionnelles plus satisfaisantes. Eliot collabora régulièrement au " Criterion ", mais alors comme maintenant les revues poétiques avaient une brève durée de vie.

Là pourrait s’arrêter la comparaison. En effet, tête de file solitaire d’une recherche esthétique et philosophique en poésie, Pessoa ne fut que peu publié ou connu durant sa vie. Ses " Poémes Anglais " qu’il publia à compte d’auteur, ne lui valurent aucune renommée, cette langue n’étant pas connue au Portugal et ce n’est que quelques mois avant sa mort que parut sous son nom " Mensagem " (le Message), recueil qui reprenant le mythe du retour de roi Sébastien fut qualifié de sébastianiste.

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TS Eliot

Alors que l’émérite Professeur de Harvard que fut T S Eliot, grâce à ses amitiés littéraires non seulement publia très vite ses œuvres majeures - Ezra Pound lui-même suivit et encouragea la sortie en 1921 de " Waste Land " (" la Terre Vaine ") - eut le temps de perfectionner ses recherches poétiques, et d’être consacré par le Prix Nobel de littérature en 1948 - soit 13 ans après la mort du Pessoa qu’un filet continuait de voiler, malgré une réelle admiration d’un cénacle de connaisseurs

II - Ce qui les unit pouvait-il les séparer ?

Ce qui les oppose pouvait-il les rapprocher ? Shakespeare, Spencer, Donne furent leurs premiers Maîtres, les fils qui conduisirent toute leur vie, leur évolution littéraire, très vite rejoints par Dante, les poétes grecs, les latins et... français, car tous deux - parfaitement à l’aise en français qu’ils utilisèrent aussi bien -admirèrent un temps le symbolisme français, même si comme pour Pessoa, ce ne fut que pour mieux s’en détacher et trouver l’expression qui lui soit propre. Ni l’un ni l’autre ne renièrent l’influence des symbolistes, moins encore TS Eliot et tous deux construisirent des plans, des images ou des séquences riches en symboles et évocations. TS Eliot déjà en quête de sa foi écrira vers 1911/12 (publié en 1917)

[...]Would it have been worth while, To have bitten off the matter with a smile, To have squeezed the universe into a ball To roll it toward some overwhelming question, To say " I am Lazare, come from the dead, Come back to tell you all, I shall tell you all "[...]

[..] Aurait-ce été la peine De trancher bel et bien l’affaire d’un sourire, De triturer le monde pour en faire une boule, De le rouler vers une question bouleversante, De dire " Je suis Lazare et je reviens d’entre les morts, Je reviens pour te dire tout, je te dirai tout "

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Visionnaires du temps présent
Visionnaires du
Temps Pr�sent

Tandis que le " vrai " païen F. Pessoa écrira dans un de ses sonnets en anglais

" We are born at sunset and we die ere morn And the whole darkness of the world we know How can we guess its truth, to darkness born, The obscure consequence of absent glow ? "

" Nous sommes nés au crépuscule et mourons à l’aube Et ne connaissons du monde que la totale obscurité Comment nés des ténèbres en connaître la vérité Conséquences sombres de l’absence de leur lueur ? "

A tout le moins dans ce bref échange retrouvons-nous le rythme commun, les images communes et oserait-on... le désespoir commun de l’impossible quête intérieure restée sans réponse.

Leurs débuts poétiques donc se ressemblent car les poémes anglais de Pessoa ne seront pas suivis : dès 1911 Pessoa reprendra la maîtrise de sa langue pour ne plus jamais l’abandonner refusant d’adopter une forme classique pour traduire sa pensée et recherchant une plastique épurée aux images fortes aux rapprochements inattendus et puissants.

Très vite donc, renonçant aux formes et aux motifs traditionnels, les deux auteurs poursuivront tout au long de leur carrière, leur réflexion et leurs recherches pour une esthétique alternative et vigoureuse. En passant par maintes phases, comme Fernando Pessoa, qui choisira de faire s’exprimer des hétéronymes et les rendra et se rendra, maîtres de sa propre évolution : sensationnalisme d’Alberto Caiero, paulisme, futurisme et l’avant-gardisme d’Alvaro do Campos, cynique et subtil esthétisme de Ricardo Reis...Encore ne s’agit-il là que des quatre ou cinq maîtres nommés et connus, puisque l’on évoque plus de soixante douze hétéronymes : les 27 000 pages laissées par Pessoa à l’intérieur d’une précieuse malle, sont loin d’avoir été mises au jour, puisque à peine plus de 300 poémes ont été publiés et traduits.

TS Eliot a bénéficié de plus de temps, de plus de moyens et sa progression en fut moins éclatée, plus soutenue. Partant de l’enseignement de la littérature anglo-américaine existante, se référant notamment à Spencer, bien déterminé qu’il était à trouver une combinatoire rhétorique différente il voulut donner une pleine place à la poésie et la critique, autant que renforcer et transformer la technique stylistique dans son ensemble. Ses conférences à Norton en 1933 précisèrent le sens de ses recherches ; il devait les élargir bien plus tard en redéfinissant le concept de culture , puis en resituant le poéte et la poésie dans un contexte créatif dynamique et curieusement intuitif, laissant la rigueur à l’expressivité formelle et ouvrant sa sensibilité sur le monde en mouvement. Ce que n’aurait pas renié Pessoa, s’il en avait eu le temps, lui qui peu avant sa mort en 1935 avait également élaboré une " doctrine de l’esthétique poétique "

Avait-il tant à dire ? Se sentait-il talonné par la mort ? Pessoa a été très précoce, plus il a été fulgurant. En moins de vingt-cinq ans - approximativement de 1910 à 1935, Fernando Pessoa et les principaux de ses hétéronymes - Alberto Caiero à notre Maître " tous ", chantre de la nature pour elle même " Le gardeur de Troupeaux " ; Alvaro do Campos dont la puissante " Ode Marine " bouleversa l’ordre poétique par sa puissance phrasique et intellectuelle, ses images et sa quête intellectuelle et Ricardo Reis aux épigrammes désabusés, qui transcende ce que la vie comporte d’anecdotique - tous ces lui/eux ont exploré toutes les voies possibles, toutes les étendues de l’expression philosophique, intellectuelle, et rhétorique poétique.

Eliot tout aussi puissant et créatif bénéficia de la maturation de ses œuvres au fil du temps en lien avec ses choix, ses découvertes de lui-même, de la vie et sa confrontation à la mort, la maladie et la folie de sa première épouse et au recommencement. Dans les - exactement - trente ans qui séparent la mort de Pessoa à la sienne, il put renforcer et confronter son art au monde qui autour de lui explosait, se libérait, se transformait, se renouvelait. De " la Terre Vaine " (Waste Land, 1921/22) qui s’impose à l’esprit comme base de cette révolution de l’esthétique poétique, T S Eliot mènera aux constructions musicales, presque lyriques des " Quatre Quatuor à (Four Quartet, 1936/1942) apothéose stylistique et littéraire d’un poète qui a trouvé son expression et remodelé l’esthétique poétique ; mais aussi de l’homme qui au plus haut point a reconnu et souffert la douloureuse quête intérieure si profondément partagée par Pessoa.

Ceci réalisé, Eliot pourra se tourner vers le théâtre auquel il consacra la dernière partie de sa vie il mourut en 1965. " Meurtre dans la cathédrale " (Murder in the cathedral) ou " The cocktail party " (titre non traduit), marqueront un temps fort par le choix de leur thème et ouvriront la voie aux jeunes dramaturges " en colère " (the angry men), des années soixante, soixante-dix. Pessoa ne put achever son superbe " Faust " en vers, ce qui peut indiquer une orientation vers la dramaturgie... que pourrait un jour révéler le coffre magique ?

Conclusion Et l’on reste impuissant face à nos interrogations : Que se serait-il passé si Fernando Pessoa n’était pas mort en novembre 1935 ? Peu avant sa mort il travaillait à un recueil de textes qu’il ne put mener à terme. Une université britannique lui avait demandé de venir faire des conférences. Un éditeur britannique l’avait sollicité pour une anthologie ? En France, après Armand Guibert, Pierre Hourcade commençait à le faire connaître. Sa réputation ne cessait de s’amplifier au delà de son pays, de lui échapper. Aurait-il accepté de le quitter ? Comment aurait-il réagi à la tragédie de la seconde guerre mondiale et à la dictature qui plomba si longtemps le Portugal ?

T.S. Eliot et lui se seraient-ils un jour rencontrés car ils n’auraient pas pu s’ignorer bien longtemps. Quelle magie serait donc sortie d’une telle rencontre ? De quel poids ces deux-là auraient-ils pu bouleverser la poésie de l’après guerre... ou le théâtre ?

Mais alors, le grand Maître britannique aurait-il trouvé là un concurrent redoutable pour le Nobel de Littérature ? Pessoa, au nom de tous les autres Caiero, do Campos, Reis, Soares..., serait-il passé indifférent au succès et à la reconnaissance du Monde. Se serait-il contenté de se " savoir " grand, lui qui voulut être le " Camoens du Portugal contemporain ", qui le devint et qui est universellement reconnu comme le plus grand poète du 20ème siècle.

La postérité opère des choix qui n’appartiennent pas au commun : si proches dans leurs pensées et si lointains dans leur devenir, ils sont les deux piliers créateurs portant au plus haut l’esthétique et la modernité de la poésie du 20ème siècle. Mais aujourd’hui l’obscur portugais est passé maître hors du temps et l’anglo-américain célébré en son temps bute aux frontières des universités. Et tout reste à découvrir....

Annpôl K. Ecrivaine, poétesse, professeure


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