Le bâton portugais : un art martial à redécouvrir

Jogo do Pau

Antonio do Rosârio Texeira

mardi 16 août 2016 par Claire Mercier

L’art du bâton au Portugal remonte à la tradition celtique, cet art s’est installé principalement au Minho (nord), région celtique par excellence. Il existe différents styles du jeu de Pau au Portugal (au nord, à Lisbonne ou dans les Açores), mais nous pouvons distinguer principalement deux grandes écoles : l’école du Nord (Minho), et l’école de Lisbonne, qui effectue une synthèse des techniques des régions du centre du pays, spécialement dans le combat entre deux adversaires le contrajogo, également appelé escrime du bâton.
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Charles Antoni et Antonio do Rosârio Texeira

Depuis les âges les plus reculés, l’homme a utilisé le bâton comme compagnon de ses marches et comme arme de protection. Avec le temps, de simple élément de défense qu’il était, il s’est transformé, ici et là, en instrument d’art martial et en élément de pratique ludique.
Aujourd’hui encore, il existe des tribus africaines qui pratiquent des combats au bâton, plus ou moins contrôlés, mais avec différentes évolutions, ce qui conduit des combats, ou simplement des entraînements, plus ou moins dangereux, parfois même mortels. Les différences sont parfois énormes entre les évolutions de ces techniques. En vérité, il existe des pratiques du bâton qui, à travers le monde, n’ont quasiment pas évolué pendant des siècles, peut-être même des millénaires, particulièrement en Afrique.

Le bâton au passé : compagnon et symbole

Les différences d’évolution résident toujours dans la qualité de la défense (la découverte en nous des angles nécessaires du bâton pour une défense juste, c’est à dire les positions correctes des mains), principalement dans le travail des jambes et dans l’évaluation exacte des distances, ce qui donne lieu à une esquive parfaite au moment exact. C’est ce développement d’attention, de concentration, mais aussi d’anticipation aux réactions de l’adversaire qui permet une sécurité aux contre-attaques, au moment juste. Le jeu de Pau est une danse, un véritable yoga. En effet, si les émotions et le mental sont contrôlés, nous sommes en présence d’une véritable voie martiale, dont la finalité est l’ouverture vers l’inconnu les réactions de l’adversaire, le développement de notre posture, de notre énergie et de notre capacité à prévoir les décisions et mouvements de l’adversaire.
Dans l’ancienne Egypte, plusieurs bas-reliefs présentent des scènes de combats sportifs avec plusieurs types de bâtons. Sont représentés, dans des tombes datant du troisième millénaire avant J.-C., des personnages luttant ou faisant des compétitions avec des bâtons. Nous pouvons même dire que tous les pays ont connu, avec plus ou moins d’intensité, des jeux de bâton, des arts développés pour que l’homme de la campagne, de la montagne, ait la possibilité d’amplifier sa capacité de défense relativement aux milieux hostiles, aux animaux sauvages et parfois à l’homme lui-même. Dans les villes, cette arme a souvent servi d’outil pour le développement des réflexes, de la coordination motrice, de la capacité d’auto-défense et de résistance physique.

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Charles Antoni et Antonio do Rosârio Texeira

Les noms donnés à ce type d’arts sont évidemment très différents les uns des autres ; parfois le sens est tout simplement celui du bâton : c’est le lathé de l’Inde (un bâton de bambou), le jang-bong de la Corée ou le bo du Japon (Okinawa), avec ses variétés : han-bo, jo, tan-bo, bâtons de différentes dimensions.
L’Europe n’a pas fait exception, et cet art martial s’est développé, par le passé, en France, en Angleterre, en Italie (qui conserve aujourd’hui la Paranza) et au Portugal, sans oublier les "les atlantiques comme les Açores et les Canaries.
Les Portugais, pendant l’expansion des découvertes, du XIVe au XVIe siècle, emportèrent leur ancienne pratique du bâton en ces îles, et parfois l’adaptèrent aux pratiques indigènes (comme dans les "les Canaries). Ils l’ont ainsi diffusée au Brésil, en Afrique et en Inde (nous avons connaissance d’une région indienne, au sud de Goa, qui pratique le bâton portugais).
Le bâton, au moyen âge, fut aussi un élément très important de la formation du chevalier, principalement dans la phase préparatoire, celle d’écuyer. Le jeune compagnon apprenait à travailler le bâton, le tir à l’arc, par la suite la lance et l’épée. Combattre avec une épée sans avoir étudié le bâton est, à notre avis, une absurdité, car il est nécessaire de frapper pour apprendre les angles de défense réels, et pour ce faire le bâton est le substitut idéal de l’épée. Il est vrai que le bâton est une arme de frappe et que l’épée est une arme de coupe ; s’entraîner avec des épées aiguisées, c’est tout simplement les détruire. Sans la garde de mains, le bâton est même plus difficile à travailler ; une autre raison, c’est qu’il était idéal pour l’entraînement des jeunes aux angles corrects des gardes.
En outre, le bâton reste un important symbole de pouvoir et d’équilibre, et même un support de l’illumination ; c’est la raison du sceptre des pharaons, du bâton de maréchal ou de vice-roi des Indes, de la baguette des chefs d’orchestre ou de celle, magique, des fées. Il a été et continue à être le bâton du compagnon constructeur (instrument de mesure), comme il était jadis le litus de l’augure romaine et le rudis du gladiateur.
Pour le moine, dans le passé, il représentait l’arme idéale, car il n’était pas perdu comme tel mais comme l’auxiliaire des longues marches. Bien manipulé, le bâton pouvait se confronter avec toutes les autres armes de courte distance. Il présente même des avantages de distance et permet de blesser gravement ou légèrement. En Orient, il était aussi le symbole du canal central (sushumna), le bâton de Brahma, qui conduit à la transcendance des opposés, à l’illumination ou à la sagesse. En Occident, il reste présent dans le neuvième Arcane majeur du Tarot, l’Hermite, avec son bâton de support et sa chandelle pour éclairer le chemin. Une autre image se rencontre aussi en Occident, Juno Lucina, déesse romaine, la mère qui donne la lumière (lucina), et qui a donné son nom au mois de la lumière, du solstice d’été, Juin ; elle aussi était représentée avec un bâton.

Le bâton traditionnel portugais

Au Portugal, dans le passé et jusqu’à notre siècle, le bâton n’était pas seulement un élément de pratique ludique, il faisait également partie de l’habillement des paysans dans toutes les régions du pays.
Le bâton est le compagnon des bergers des montagnes du nord et du centre du Portugal comme les saloios de l’Estrémadure (centre), comme encore, par exemple, les campinos (gardiens de taureaux) des marais du Ribatejo (centre) ou les cultivateurs de l’Alentejo.
Nous pensons que l’art du bâton au Portugal remonte à la tradition celtique (celtibérique) parce que, comme le triple saut et le hockey faisaient partie des jeux celtiques du passé, cet art s’est installé principalement au Minho (nord), région celtique par excellence, où l’on trouve également des danses de bâton typiquement celtiques. Il est intéressant de voir que pau signifie bâton mais aussi, en langue celte, village.
Aujourd’hui, les plus âgés parlent de leurs familiers qui jouaient au bâton, cela est vrai, mais rarement ces personnes ont été de vrais joueurs de bâton, n’ayant pas travaillé dans une école. Ils portaient et manipulaient le bâton, mais ce n’étaient pas de véritables joueurs de bâton. Au Portugal s’est développée une technique très sophistiquée de bâton conique - o varan ou cajado -, avec une distance de 1,50 m entre le bâton long et le bâton court. Les bois sont des branches de châtaignier, de chêne ou de roseau, selon les régions, mais le bâton portugais a presque toujours été fabriqué de branches d’alisier, en raison de sa résistance, de son élasticité et de sa plasticité ; même le son des coups est différent. Adoptant une façon de parler orientale, on peut dire que cet art est un jeu de l’élément bois (ou vent), et ceci montre la liaison avec les éléments spiralés des bâtons quand ils étaient dans les arbres, comme dans les mouvements exécutés lors des frappes.
Il existe différents styles du jeu de Pau au Portugal (au nord, à Lisbonne ou dans les Açores), mais nous pouvons distinguer principalement deux grandes écoles : l’école du Nord (Minho), dont la technique s’est développée essentiellement au combat et dans les foires, avec sa varrimenta (un balayage suivi d’une attaque en biais), ses mouvements continus par devant et en arrière comme une toupie et encore ses attaques en rotation contraire, ses jeux de deux, de trois, du milieu, des croix, etc. ; l’école de Lisbonne, qui effectue une synthèse des techniques des régions du centre du pays, spécialement dans le combat entre deux adversaires le contrajogo, également appelé escrime du bâton, aujourd’hui travaillé avec grande vitesse et précision. Elle dérive des anciens moulinets du nord et du centre, techniques communes du passé aujourd’hui obsolètes, mais excellentes pour développer la coordination motrice et préparer les gardes et les attaques. Elle s’est essentiellement développée dans le travail des jambes et dans les techniques très vives et efficaces d’attaque, particulièrement les cortes (coups), l’unique forme correcte d’esquives sans exécuter des gardes.
Que signifie enfin joueur (en portugais jogai) ? C’est pratiquer, conjuguer (conjugar) notre énergie avec celle de l’adversaire dans une danse d’énergie et d’harmonie. Qui voit jouer les Portugais comprend directement cette union d’énergies nécessaire pour qu’ils ne se touchent pas. C’est l’harmonie des corps et des esprits, un yoga ou un budo seulement les pratiquants portugais ne le savent pas, ce qui n’est, certes, pas très important.
Plus important est l’ignorance complète des autorités et des gens cultivés c’est la raison pour laquelle cet art a été, il y a quelques années, près de disparaître définitivement. Insistons encore sur le mot yoga (ou do). Pour le réaliser il est nécessaire de déconnecter les pensées, exactement comme pour jouer du bâton avec harmonie et vitesse. Nous sommes seulement là, relaxés et ouverts, pour recevoir les attaques de l’adversaire et équilibrer cette énergie avec une défense et une contre-attaque, ou coupe.
Nous savons que c’est la racine sanskrite yug qui a donné yoga, mais aussi, en portugais, jug des boeufs (joug) et conjuir (conjuguer). Cette racine a-t-elle également donné aussi le mot jogo ? Peut-être. Je réaffirme que jouer au bâton c’est conjuguer les énergies physiques et spirituelles, c’est atteindre le mouvement juste et l’équilibre parfait. Jouer est beaucoup plus important que combattre, mais ceci a toujours été difficile à comprendre.


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